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jeudi 6 avril 2017

"Distancier" Brecht ! (A propos de L'exception et la règle de Bertolt Brecht par la Compagnie Jolie Môme.)

"Distancier" Brecht ! 

A propos de L'exception et la règle de Bertolt Brecht par la Compagnie Jolie Môme.


On apprécie la compagnie Jolie Môme. On aime forcément se pointer dans cet espace un peu rouge un peu noir, même si on a toujours du mal en affreux sectaires que nous sommes à y voir la presse des staliniens manqués trôner sur le présentoir de l'entrée. Les "temps sont difficiles" chantait Léo "Rien n'a changé, on tourne en rond"...

On s'est donc rendu à la Belle Étoile à Saint de Denis pour y voir l'Exception et la règle (Die Ausnahme und die Regel) de Bertolt Brecht écrite en 1929/1930. Une pièce dite "didactique" qui s’inscrit parfaitement dans la démarche de la troupe, c’est dire d’un théâtre d’agit-prop.

Brecht intrigue. Peut-être parce que nous n'avons pas été au cœur d'un monde où celui-ci était présent, pesant jusqu'à l’écœurement, et ou les canons brechtiens devaient être respectés religieusement sous la houlette de Hélène Weigel.

Brecht l’exilé, ami de Karl Korsch et de bien d'autres nous est fort sympathique sur certains points, mais bien désespérant pendant les événements du 17 juin 1953 à Berlin par exemple (1). Un Brecht trop "sale" d'être devenu un Stal.

Nous ne sommes pas étrangers à l’univers, au propos Brechtien et la curiosité nous pique chaque fois que l’on s’attaque aux textes marqués au fer “rouge” par l’histoire. S’invite alors la question qui nous traverse régulièrement - Qu’est-il possible d’entendre de ses prises de position esthético-politiques actuellement ? Ne sont-elles devenues que des recettes pour publicitaires ? ou des subterfuges mous pour des militants volontairement chiants de l’amertume ?

C’est le risque du “didactisme” autre mot finalement pour le “pédagogisme” en politique de virer à la leçon et aux exercices, et donc aux rabâchages peut-être même à l’interro par le M. Le professeur-docteur dont on se passe aisément. Il est très difficile d’éviter de tomber dans le piège du “spectateur” consommateur…

L'époque produit bien certainement ses formes de passivités, Brecht en était conscient. (1). La cie Jolie Môme est bien sûr au fait des écueils, et on imagine que l’approche ou le parti pris de la mise en scène défendue par la compagnie œuvre encore une fois à casser cette l’approche purement passive.

Nous ne dévoilerons pas la prise de risque "esthétique" plutôt bien vue ! Qui s’attelle à “distancier” la pièce de Brecht elle-même, et à briser ce qu’il y a de plus plombant dans ce didactisme. Qui selon les moments de sa propre vie ou de son histoire reste audible ou carrément assommant.

“Brechtiser” Brecht en quelque sorte jusqu’à là commedia dell'arte…!

On défendra jusqu'à l’option du jeu sur la verticalité comme dénonciation de la domination de classe …Tout autant la circularité "cirquesque" comme métaphore de ce que l'on voudra (2). Mais la compagnie grâce à la répartition des rôles pousse le propos jusqu’à la critique des rapports sociaux de sexe. Celui-ci prend toute sa dimension à la fin de la représentation.

Ceci toujours en prenant bien soin (grâce à Brecht) de s’éviter de trop personnaliser les rapports sociaux ou de trop lisser les responsabilités des "acteurs de la marchandise". Point de moraline donc ou de solutions toutes faites dans cette “farce” ?

Car on se demande finalement, si à trop “muppetifier” la démarche, la substance du propos, ne parait pas trop écrasée ? voir minimisée par toute l’attention et l'effort demandé au spectateur ? déjà mobilisé par cette “transparence” scénographique ? A trop vouloir “distancier” ne met-on pas trop de distance ?

Si le “qui parle” et par quel “biais” nous paraît réussi, il nous semble que le “de quoi parle t-on au juste” ne nous semble plus très évident.

A défaut de s’être profondément emmerdés nous aurons assisté à une belle performance. Ya du taf comme disait l’autre.

Mais qui de nos jours peut bien décrypter cette approche ? Non pas que le propos soit inaccessible mais parce que le parterre est composé de gens déjà convaincus et c’est peut-être la, que le théâtre “militant” loupe son “objet”. L’a t-il déjà rencontré reste un vaste sujet peut-être déjà tranché par la sociologie et les comportements des consommateurs de culture même radicale, qui viennent pêcher des représentations d’eux-mêmes et conforter des conceptions du monde.

Au delà du débat fond / forme dont l’équilibre reste aussi dense que précaire, il n’en reste pas moins que demeure une question qui nous semble importante. Le théâtre est-il là que pour nous réconforter ? (3) c’est fort possible ! Cela peut paraître désespérant pour certains, pas pour nous….En évitant de se faire chier (c’est évident) mais en faisant tourner quelques neurones on contresigne !


Notes

(2) De la circulation du capital à l'esclavage salarié....  
(3) Ou nous conforter.